Le président du CNIFT, Mostefa Mazouzi, analyse dans cet entretien les défis auxquels sont confrontées les filières maraîchères et suggère des pistes pour développer une agriculture plus souveraine et compétitive.
Récemment, le ministre de l’Agriculture a affirmé que les filières maraîchères dépendent à 90% des intrants importés et ces derniers représentent 60% des coûts de production. Quel est l’impact de cette situation sur les producteurs ?
Concernant le premier volet de votre question, il est globalement exact que l’Algérie demeure fortement dépendante des importations pour une grande partie des intrants agricoles. Cette dépendance concerne notamment les semences hybrides maraîchères, les produits phytosanitaires ainsi que certains fertilisants spécialisés. En revanche, les engrais de base sont, pour une large part, fabriqués ou reformulés localement grâce aux capacités industrielles nationales.
S’agissant de l’affirmation selon laquelle les intrants représenteraient jusqu’à 60% des coûts de production, cette estimation mérite d’être nuancée. Les coûts varient considérablement selon les systèmes de production adoptés. Dans les cultures sous serre, les investissements liés aux infrastructures (serres et équipements spécifiques), pèsent fortement sur les charges.
En plus des intrants, d’autres facteurs interviennent, notamment la main-d’œuvre, le transport, l’irrigation et la mécanisation. De ce fait, il serait excessif de généraliser le chiffre de 60% juste pour les intrants et à l’ensemble des productions maraîchères.
Quant à la situation réelle des filières, comme la tomate et les autres produits frais, je considère que les principales contraintes ne sont pas d’ordre technique mais essentiellement organisationnel. Les agriculteurs algériens ont démontré leur capacité à produire en quantité et en qualité lorsque les conditions d’encadrement, de commercialisation et de transformation sont réunies.
Le cas de la filière tomate industrielle est particulièrement révélateur. En tant qu’acteur impliqué dans cette filière, je peux affirmer que le CNIFT avait fixé comme objectif stratégique la réduction puis l’arrêt des importations de concentré de tomate. Cet objectif a été atteint en un temps relativement court.
Depuis la campagne 2021, l’Algérie a atteint l’autosuffisance en concentré de tomate. Mieux encore, à partir de 2024, notre pays dégage annuellement des excédents en double et
triple concentré de tomate. Cette réussite démontre que lorsque les différents maillons de la filière travaillent en synergie, l’Algérie est parfaitement capable de réduire sa dépendance extérieure et de renforcer sa souveraineté alimentaire.
Les agriculteurs ont-ils un accès facile aux intrants et comment en évaluez-vous le rapport prix/qualité ?
En ce qui concerne la disponibilité des semences et des autres intrants, il n’existe généralement pas de problème majeur d’approvisionnement. Toutefois, notre dépendance vis-à-vis de l’étranger demeure importante. Ainsi, les semences hybrides utilisées dans les cultures maraîchères sont pratiquement importées à 100%. Quant aux semences dites standards ou fixées, une partie est produite localement, mais les importations représentent encore entre 30 et 40% des besoins.
S’agissant des prix, ils sont étroitement liés à la qualité génétique et sanitaire des semences, ainsi qu’aux coûts d’importation, notamment les fluctuations des devises, du transport international et des frais logistiques. Les semences de haute performance sont plus coûteuses, mais elles offrent de meilleurs rendements, une meilleure homogénéité des cultures et une plus grande résistance aux maladies.
Pour les autres intrants, tels que les engrais et les produits phytosanitaires, leur qualité est globalement satisfaisante lorsqu’ils proviennent de circuits agréés et respectent les normes en vigueur.
Le véritable défi reste davantage la maîtrise des coûts et le développement progressif d’une production nationale capable de réduire notre dépendance aux importations. Cependant, pour les semences, certains producteurs signalent effectivement des écarts entre le taux de germination annoncé et celui constaté sur le terrain, ce qui peut entraîner des pertes économiques importantes en raison des ressemis qu’elle impose.
Les causes peuvent être multiples : défauts de production, conditions de conservation inadéquates, problèmes de conditionnement ou encore erreurs lors des opérations de tri et d’emballage chez certains fournisseurs. La qualité des intrants nécessite donc un dispositif rigoureux de contrôle, de certification et de traçabilité afin de protéger les agriculteurs et de garantir la réussite des campagnes agricoles.
Qu’en est-il de la stratégie de développement de semences maraîchères locales et des moyens mobilisés pour atteindre la souveraineté semencière ?
Plusieurs initiatives ont été lancées pour développer une production nationale de semences maraîchères. Cette question a notamment été soulevée lors de la rencontre du 21 avril dernier qui a réuni les professionnels du secteur, le CNIFT, les ministres de l’Agriculture et du Commerce intérieur. Au cours de cette rencontre, les participants ont unanimement souligné la nécessité de réduire progressivement notre dépendance aux importations de semences, avec l’objectif d’atteindre une véritable souveraineté semencière.
Cependant, il faut reconnaître que la production de semences, notamment hybrides, est une activité hautement technique qui exige des investissements importants en recherche, en sélection variétale, en infrastructures spécialisées et en ressources humaines qualifiées. Il ne s’agit donc pas d’un objectif qui peut être atteint du jour au lendemain. Néanmoins, avec une stratégie claire, l’Algérie dispose de toutes les capacités nécessaires pour développer progressivement une filière semencière nationale performante et compétitive.
Les maraîchers bénéficient-ils de mécanismes de soutien de l’Etat pour faire face au coût des intrants et améliorer leurs capacités de production ?
Oui, l’Etat a mis en place plusieurs dispositifs de soutien pour accompagner les agriculteurs, notamment les maraîchers. Ces aides concernent aussi l’accès aux crédits agricoles, soit de campagne (crédit R’fig) ou à l’investissement (Ettahaddi), les équipements d’irrigation économiseurs d’eau, la mécanisation agricole et certaines infrastructures de production, telles que les serres.
En revanche, les subventions directes sur les intrants, notamment les semences, les produits phytosanitaires et certains fertilisants spécialisés, demeurent limitées. A l’avenir, il serait souhaitable d’envisager des mécanismes plus ciblés pour les intrants stratégiques.
Au-delà du constat, quelles sont selon vous les principales mesures à engager pour répondre durablement aux attentes des agriculteurs, réduire la dépendance extérieure en intrants et construire une agriculture plus performante et plus résiliente ?
Les recommandations que je formule ne concernent pas uniquement les maraîchers, mais l’ensemble des filières. Elles reprennent d’ailleurs les principales conclusions développées dans mon ouvrage en cours d’édition « La tomate en Algérie, entre bilan et avenir ». A mon sens, les attentes des agriculteurs peuvent être satisfaites à travers cinq axes prioritaires.
Le premier est de renforcer la souveraineté nationale en matière d’intrants, notamment les semences, les produits phytosanitaires et les fertilisants spécialisés, afin de réduire notre dépendance vis-à-vis des marchés extérieurs. Deuxièmement, améliorer l’organisation des filières en consolidant le rôle des organisations professionnelles et interprofessionnelles, de manière à mieux coordonner la production, la transformation et la commercialisation.
Le troisième point concerne le développement de la recherche agronomique et l’innovation afin d’accroître durablement la productivité, alors que le quatrième axe est de généraliser les techniques d’économie d’eau, moderniser les systèmes d’irrigation et promouvoir une agriculture plus résiliente face aux changements climatiques. Enfin, encourager davantage la transformation agroalimentaire et le stockage des productions agricoles afin de mieux valoriser les récoltes, réduire les pertes et stabiliser les marchés.
M. N.







