Face aux mutations de l’économie mondiale, l’Afrique doit accélérer son intégration et son industrialisation pour mieux valoriser ses ressources et renforcer sa compétitivité.
Cette conviction est au cœur de l’analyse de M’hamed Amine Boutalbi, directeur du Centre arabo-africain d’investissement et de développement (CAAID), qui a pris part, avant-hier à Durban, en Afrique du Sud, au 46e Sommet ordinaire des chefs d’Etat et de gouvernement de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC).
En effet, le directeur du CAAID a indiqué que les transformations actuelles de l’économie mondiale imposent au continent de revoir son modèle de développement. Il a affirmé que « l’intégration régionale pour l’Afrique n’est plus un choix qui peut être reporté, mais une nécessité stratégique », dans un contexte marqué par l’intensification de la concurrence internationale, le retour des politiques protectionnistes et le renforcement des grands ensembles économiques.
Selon lui, l’enjeu consiste à construire des économies capables de produire, de transformer et de commercialiser ensemble. Il souligne ainsi que les ressources naturelles ne peuvent devenir une véritable force économique que si elles sont accompagnées d’investissements, d’infrastructures, de capacités industrielles et de technologies adaptées.
Amine Boutalbi a également insisté sur la nécessité pour le continent de « passer d’une économie fondée sur l’extraction des ressources à une économie reposant sur leur transformation et la création de valeur ajoutée au sein du continent ». Cette évolution, estime-t-il, doit permettre aux pays africains de retenir une part plus importante de la richesse générée par leurs propres ressources.
En outre, il souligne que l’Afrique doit progressivement sortir d’un modèle largement fondé sur l’exportation des matières premières. Les minerais, l’énergie et les produits agricoles doivent, selon lui, constituer la base d’industries capables de produire davantage de valeur localement.
Ainsi, dans le secteur minier, le développement d’industries de transformation permettrait de créer de nouvelles activités économiques autour des ressources extraites. De même, dans l’agriculture, le potentiel du continent pourrait être davantage valorisé à travers l’agro-industrie, les infrastructures de stockage, les chaînes de froid, la transformation alimentaire, le transport et la distribution.
Boutalbi souligne que cette transformation constitue l’un des principaux défis économiques du continent, car elle favoriserait également la création d’emplois, le développement des compétences, le transfert de technologies et l’émergence d’un tissu industriel africain plus compétitif.
De la coopération régionale au marché continental
Pour Amine Boutalbi, cette transformation ne peut toutefois être dissociée de l’intégration des marchés africains. Il rappelle à ce titre l’importance de l’expérience de la SADC, créée en 1980 sous la forme de la SADCC, avant sa transformation en SADC en 1992.
Après plus de quatre décennies de coopération régionale, l’organisation constitue, selon lui, une expérience significative dans la construction d’espaces économiques communs. Cette dynamique doit toutefois désormais s’inscrire dans une ambition continentale plus large, notamment à travers la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf).
Amine Boutalbi estime que la ZLECAf ne doit pas être perçue uniquement comme un mécanisme destiné à faciliter la circulation des marchandises, mais comme un véritable projet économique visant à construire un marché africain intégré.
Il souligne qu’elle peut favoriser la création de chaînes de valeur africaines, stimuler le commerce intra-africain, élargir les débouchés des entreprises et encourager les investissements industriels. Plus les marchés africains seront intégrés, plus les entreprises disposeront de débouchés leur permettant d’investir dans la production, la transformation et l’innovation.
Les infrastructures au cœur de l’intégration
Mais pour que cette intégration devienne une réalité économique, encore faut-il disposer d’infrastructures capables de relier les territoires et les marchés. Amine Boutalbi souligne à cet égard le rôle déterminant des routes, des chemins de fer, des ports, des réseaux énergétiques, des zones industrielles et des plateformes logistiques.
Il estime que ces infrastructures ne doivent pas être envisagées comme des projets isolés, mais comme les composantes d’écosystèmes économiques intégrés reliant les zones de production, les centres industriels, les marchés et les plateformes d’exportation. Cette ambition nécessite cependant des ressources financières importantes.
Le directeur du CAAID met ainsi en avant le rôle des institutions financières africaines et arabo-africaines, notamment la Banque arabe pour le développement économique en Afrique (BADEA), l’Afreximbank et la Banque africaine de développement (BAD), dans le financement des infrastructures, de l’industrialisation et des projets d’intégration régionale. Il appelle également à privilégier le financement de chaînes de valeur complètes, reliant la production à l’énergie, au transport, à la transformation et à l’accès aux marchés.
Le secteur privé, moteur de la transformation
Dans cette dynamique, Amine Boutalbi accorde une place centrale au secteur privé. Il souligne que les décisions politiques et les mécanismes de financement ne peuvent produire leurs effets sans la mobilisation des entreprises et des investisseurs. Il rappelle que « la conférence politique peut définir l’orientation, que les institutions financières peuvent fournir le financement et que les accords commerciaux peuvent ouvrir les marchés, mais ce sont les investisseurs et les entreprises qui transforment ces éléments en usines, en projets, en partenariats, en produits et en emplois ».
C’est pourquoi il insiste sur l’importance des forums et plateformes consacrés à l’investissement et au commerce africains. Ces espaces doivent, selon lui, évoluer vers une logique davantage tournée vers la concrétisation des projets, en rapprochant les investisseurs des opportunités, les entreprises des marchés et les porteurs de projets des sources de financement.
A travers cette approche, l’objectif est de passer progressivement du simple échange d’idées à la réalisation de projets structurants et à la conclusion de partenariats économiques durables. Dans un contexte mondial marqué par une forte concurrence autour des ressources stratégiques, Amine Boutalbi estime que l’Afrique dispose d’une opportunité historique pour renforcer sa position dans l’économie mondiale.
Il souligne toutefois que le continent doit dépasser son rôle traditionnel de fournisseur de matières premières en développant ses capacités de transformation, d’industrialisation et d’innovation. Cette vision rejoint les ambitions de l’Agenda 2063 et repose, selon lui, sur une meilleure articulation entre les ressources africaines, les infrastructures, le financement, le secteur privé et les marchés.
Mustapha Kateb







