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« L’art et la manière » de Djamel Laceb : Manifeste pour une critique littéraire kabyle en devenir

Natif de Souk-Ahrès, Djamel Laceb exerce en tant qu’inspecteur d’administration au sein de l’éducation nationale. Figure engagée dans la promotion de la langue et de la culture amazighs, il s’est illustré par plusieurs contributions remarquables.

Il est notamment l’auteur d’une traduction en tamazight du célèbre roman « Le Sommeil du juste » de Mouloud Mammeri, œuvre fondatrice de la littérature algérienne moderne.

Parmi ses autres réalisations, on compte un ouvrage trilingue (amazigh, arabe et français) plaidant pour la reconnaissance de Yennayer comme patrimoine de l’humanité, témoignant de son attachement à la valorisation des traditions et repères identitaires amazighs.

Lauréat du prestigieux Grand Prix Assia Djebar pour son roman « Nna Ghni », Djamel Laceb a également publié « Escapades en terre amazigh » en 2019, un recueil de chroniques mêlant récit personnel et exploration culturelle, suivi en 2023 de « Taletat. Mystères de la main du Juif », une œuvre empreinte de mémoire et d’interrogations identitaires.

1.L’art de penser la littérature kabyle : le regard de Laceb Djamel
Avec « L’art et la manière. De l’art en général et de la poésie kabyle en particulier », publié aux Editions Frantz-Fanon, Djamel Laceb nous propose une réflexion à la fois originale et courageuse sur l’esthétique amazigh. Cet ouvrage s’inscrit dans la lignée des grandes figures intellectuelles qui ont façonné la pensée amazigh moderne, de Mohand Saïd Boulifa à Mouloud Feraoun, en passant par Mouloud Mammeri, tout en s’en démarquant par une approche contemporaine, engagée et profondément ancrée dans l’expérience personnelle de l’auteur. Intellectuel prolifique, actif dans les médias comme dans les cercles culturels, Laceb nous livre ici un essai d’une rare richesse, à la fois philosophique, littéraire et anthropologique.

Le livre se distingue par sa multidimensionnalité : il ne se limite pas à une analyse esthétique, mais embrasse également des enjeux culturels, sociaux et moraux liés à l’acte de création. À travers une écriture élégante et rigoureuse, l’auteur interroge la poésie kabyle comme forme d’expression fondamentale de l’âme amazigh, mais aussi comme un champ de tensions entre tradition et modernité, entre émotion pure et exigence de reconnaissance institutionnelle.

Parmi les nombreuses questions abordées dans l’ouvrage, allant de la musique à la langue, de l’engagement poétique à la transmission culturelle, une problématique se détache avec une acuité particulière : celle de la création poétique et du regard que la critique, notamment les jurys et institutions littéraires, porte sur les créateurs. Djamel Laceb formule, à ce propos, un reproche aussi pertinent que salutaire : celui de blâmer les poètes et les artistes pour leur prétendue ignorance des théories esthétiques classiques. Comme si la légitimité d’un artiste ne pouvait découler que d’une connaissance préalable de « La Poétique » d’Aristote ou d’un système critique déterminé.

Cette exigence théorique, presque académique, nous semble non seulement injuste, mais aussi profondément contre-productive. Car la création, par essence, précède souvent la théorie. Elle jaillit d’un élan vital, d’un besoin de dire, de chanter, de façonner, qui échappe aux cadres rationnels. Pour paraphraser saint Augustin à propos du temps : « Je sais ce qu’est l’art tant que personne ne me demande de l’expliquer. »

En ce sens, l’art n’est pas l’illustration d’un système théorique ; il est ce qui pousse, parfois, à l’élaboration de ce système. C’est pourquoi l’ouvrage de Djamel Laceb s’impose comme une contribution précieuse et nécessaire.

Il vient combler un vide critique dans l’espace intellectuel algérien et, plus spécifiquement, dans le champ de la littérature et de l’esthétique kabyles. À la fois manuel, essai et manifeste, cet ouvrage constitue une étape décisive vers l’émergence d’une véritable tradition de réflexion sur l’art amazigh, pensée de l’intérieur, nourrie à la fois de savoirs érudits et d’expériences sensibles. Il témoigne d’une volonté de penser l’art non pas comme une entité figée, mais comme une dynamique vivante, profondément ancrée dans la mémoire collective et le présent de la création.

2.Laceb contre les oracles de l’art
Dans son propos acéré, Djamel Laceb s’attaque frontalement à ceux qu’il nomme, avec une ironie mordante, les « aréopages autoproclamés, gardiens du temple de l’excellence créative ».

Ces jurés, véritables clergés modernes de la légitimité artistique, imposeraient, selon lui, une norme rigide, presque inquisitoriale, fondée sur une exigence dogmatique de savoirs théoriques. À leurs yeux, la reconnaissance artistique semble désormais conditionnée par la maîtrise de concepts, de discours savants et de justifications universitaires, reléguant au second plan l’élan vital, l’intuition sensible, les strates affectives et les secousses existentielles qui nourrissent authentiquement l’acte de création.

Laceb rappelle avec force que la poésie, mais aussi toute entreprise artistique, ne jaillit pas d’un manuel ni d’un programme académique, mais du trouble, de la faille, du vécu. Elle se forge dans l’intensité du silence intérieur, dans la tension féconde entre le dicible et l’indicible, entre le chaos du monde et l’ordre provisoire du langage. Le créateur n’est pas un technicien du sens, mais un être traversé, hanté, habité par une nécessité obscure.

Cependant, et c’est là que la critique de Laceb prend une tournure presque tragique, il semble projeter sur ces jurés une attente qui excède leur propre horizon intellectuel. Nourri de philosophie, d’esthétique, d’anthropologie, de critique littéraire, il présume en quelque sorte qu’ils possèdent les outils critiques qu’ils exigent pourtant des créateurs. Il les prend au sérieux, peut-être trop.

Il les imagine rigoureux, profonds, théoriquement outillés. Or, c’est précisément ce malentendu qui révèle toute l’ironie du paradoxe : ce n’est pas l’excès de savoir qui menace ici la création, mais son absence flagrante.

Ces jurés ne sont pas les redoutables gardiens d’un savoir intimidant ; ils sont bien souvent les tenants d’une ignorance maquillée en autorité. Ils ne sont pas les théoriciens scrupuleux que Laceb craint, mais des figures creuses, se drapant dans une posture savante pour dissimuler un vide conceptuel.

Ce ne sont pas des érudits devenus censeurs, mais des profanes qui jugent avec la morgue de ceux qui n’ont rien lu, rien éprouvé, mais qui veulent trancher malgré tout.

Exiger d’eux qu’ils cessent d’imposer une grille théorique qu’ils ne maîtrisent même pas revient à formuler une injonction absurde : c’est comme demander à des aveugles de ne pas imposer leur vision du monde — ils n’en ont pas.

L’impasse est totale, et le danger ne réside pas dans l’excès de théorie, mais dans la prétention à juger sans avoir traversé le moindre trouble, sans avoir affronté l’abîme dont naît toute création sincère.

Enfin, l’ouvrage de Djamel Laceb s’impose comme une méditation exigeante sur la nature de l’art et les enjeux esthétiques de la poésie kabyle contemporaine. En alliant réflexion philosophique et ancrage culturel, l’auteur offre une pensée critique lucide, ouverte, où la théorie reste au service de la sensibilité créatrice.

 À travers cet ouvrage, Laceb ne se contente pas de célébrer l’art : il en explore les fondements, les tensions et les promesses, affirmant la nécessité d’une critique kabyle sérieuse, profondément enracinée dans la langue, l’histoire et l’imaginaire du peuple amazigh.

Laceb Djamel,
« L’art et la manière. De l’art en général et de la
poésie kabyle en particulier »,
Alger, Editions Frantz Fanon, 2025.

Par Tabouche Boualem,
MCA, Université de Bouira

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